Malcolm de CHAZAL

Malcolm de CHAZAL
11 septembre 2024 – 19 janvier 2025

Célébré par André Breton et Jean Dubuffet, Malcom de Chazal a produit une œuvre littéraire et plastique nourrie d’un éternel besoin de poésie, de regard neuf et enchanté.

L’homme des cosmogonies

Le poète est souverainement intelligent, il est l’intelligence par excellence – et l’imagination est la plus scientifique des facultés, parce que seule elle comprend l’analogie universelle, ou ce qu’une religion mystique appelle la correspondance … [1]
– Baudelaire

Malcolm de Chazal se fait connaître en France par le biais de son ouvrage Sens-Plastique, qu’il fait parvenir en 1947 aux intellectuels français qu’il estime dignes de le recevoir. Ce recueil d’aphorismes saisissants, publié l’année suivante chez Gallimard, est accueilli avec enthousiasme aussi bien par le groupe surréaliste que par Georges Bataille, Francis Ponge ou Jean Dubuffet. André Breton prétend ne rien avoir « entendu de si fort depuis Lautréamont » et Jean Paulhan ose même le mot de « génie, ce nom et aucun autre ». Cette irruption dans le milieu des lettres parisiennes fut aussi fracassante que brève. Paulhan lui-même se méfia des considérations mystiques dans les écrits ultérieurs de ce phénomène littéraire inclassable qui savait rester à distance du paysage intellectuel parisien : « Ce n’est pas ma faute qu’il a mal tourné. Il a découvert une montagne mystique à l’île Maurice et a écrit son éloge. Ce n’est pas très bon ». Si c’est donc à Paris que ce génie insulaire connut la consécration, celle-ci fut éphémère et c’est dans son île natale qu’il enracinera sa pensée et son œuvre à l’ambition prophétique, affrontant dans une solitude assumée l’incompréhension plus que la reconnaissance.

Malcolm de Chazal est lié à Maurice par sa naissance, son histoire familiale et son éducation mais c’est surtout un lien charnel, sensoriel et fusionnel qui unit pour toujours le poète à ce petit morceau de volcan jailli de l’océan il y a dix millions d’années. « Le corps de ce pays et le corps de mon esprit font un ». Maurice, cette île où l’on « cultive la canne à sucre et les préjugés », selon le mot de Chazal, ne s’en révèle pas moins être un monde-fée à la nature vibrante de couleurs et de sensations, le lieu magique absolu où, en turbulent démiurge, il va donner libre cours à sa frénésie créatrice.

Né à Vacoas en 1902, Malcolm de Chazal quitte Maurice à l’âge de 16 ans pour la Louisiane où il obtient un diplôme d’ingénieur agronome en technologie sucrière à l’université de Bâton Rouge. Il voyage en Amérique du Nord, en Europe, travaille quelques mois à Cuba, mais hormis ses séjours de vacances en Pennsylvanie avec des coreligionnaires swedenborgiens il n’aura pas été enthousiaste : « Mon esprit se meublait. Mais ce n’était que décor. La vie intérieure attendait.  Pour cela il faudra l’île Maurice, le lieu de ma naissance ». De retour à Maurice en 1924, Malcolm de Chazal travaille pour une industrie du sucre puis une filature d’aloès. Ces expériences s’avérant infructueuses faute de s’entendre avec l’oligarchie agricole dont la vision économique le révolte, il lâche tout pour devenir simple fonctionnaire pendant vingt ans (1937-1957) dans un obscur et ennuyeux département chargé de l’électricité et du téléphone. Un ennui qui le rend libre d’entreprendre sa quête poétique à la recherche de la vraie réalité. Son collègue et également poète, Emmanuel Juste, l’évoque « discourant longuement du merveilleux du quotidien, des fleurs qui vivent en amitié avec les hommes, des montagnes-hiéroglyphes, du rituel des couleurs et de la lumière, des arcanes de l’alchimie ou passant à toute allure dans une sorte de transe, le visage préoccupé, le menton en défi, parce que pris au sortilège d’une idée ». Ce sera d’abord l’écriture qu’il aborde comme un don de soi qui enrichit, une libération. Pensées, aphorismes, textes métaphysiques, théâtre, contes, chroniques de presse, essais d’économie politique mettent en œuvre ce qu’il définit comme le but ultime de tous les grands penseurs et philosophes : créer une cosmogonie, en découvrir et codifier les lois.

Dans le monde de Malcolm de Chazal, les fleurs nous regardent et les pierres parlent de civilisation engloutie, révélations fondamentales qui ont illuminé sa vie intérieure. Ce sera d’abord celle de « la vision retournée », le jour où dans le jardin botanique de Curepipe il vit une fleur d’azalée le regarder. « La fleur devenait subitement un être. La fleur devenait une fleur-fée. Cet évènement correspond à la pomme de Newton, c’est-à-dire au moment où toute la vie d’un homme, toute sa pensée est retournée dans une expérience. » Vivre la nature et la laisser vivre en soi, y vivre et en être vécu est le secret qui mène à l’union absolue entre deux aspects antinomiques de notre nature : esprit et sensibilité, conscient et inconscient, raison et intuition, intellect et perception. C’est l’avènement de l’Homme universel qui est dans tout, du monde pensé comme unité fondamentale de l’Homme, du Cosmos et de la Nature.  Cette vision totalisante du monde où chaque élément entre en relation avec une multitude d’autres dans une harmonie cosmique des sensations, est portée par une science poétique des correspondances et de l’analogie universelle. 

Cette forme de pensée qui relie tout, et à laquelle Malcolm de Chazal donne le nom de Poésie Métaphysique, s’épanouit dans Sens-Plastique (1945) « cosmogonie de l’Invisible » qui contient « le souffle de l’universel ». Puis La Vie Filtrée, va mettre cette vérité encore en plus grand relief. « … j’ai voulu toucher à certaines formes d’intelligence considérées jusque-là imperméables à l’esprit de l’homme – palais très lointains où peuvent seules nous conduire certaines formes supra-directes de Perceptions. J’ai voulu, par cette œuvre, appréhender les choses du Divin par les seules antennes des sens, abolissant totalement la Raison en moi, autant qu’il est humainement possible de le faire – afin de voir dans le nu des choses le filigrane de l’Universel et l’empreinte du Toujours. J’ai voulu abolir le monde extérieur pour le reconstruire ensuite à ma façon, et en faire une lunette d’approche à rayon X de l’humain pour voir Dieu ». C’est avec Petrusmok, roman mythique publié en 1951, que Malcolm de Chazal va appréhender la question de Dieu et du Divin. A travers un syncrétisme religieux qu’il définit comme une « pâte mêlée de christianisme et de naturisme spirituel » chargée de souvenirs swedenborgiens, il livre une histoire onirique et mystique de la création de l’univers en revivifiant le mythe de la Lémurie. Il voit dans les montagnes de son île les vestiges d’un continent englouti jadis habité par des géants et déchiffre dans la pierre qu’ils auraient taillée des enseignements essentiels. L’île Maurice, devenue berceau de l’humanité trouve dans la Lémurie, son origine mythique.  Œuvre de transe et de voyance, ce livre des révélations et des divinations éloigne définitivement Chazal des rivages du surréalisme.

« Je suis un être revenu aux origines. A mon sens, il est stupide de croire que l’on peut connaître l’homme si l’on ne connait pas la fleur. Que l’on peut connaître Dieu si l’on ne connaît pas le sens occulte de la pierre. La connaissance est indivisible et cette connaissance a été perdue ». Toute l’œuvre de Malcolm de Chazal ne cessera de chercher la clé magique qui permettrait de recouvrer cette connaissance perdue. Sur cette voie, les portes de la perception sont grandes ouvertes et les cinq sens, unifiés, génèrent cette vision neuve proche de la voyance qu’est le « sixième sens ».  Chargée de toute l’expérience sensible du monde, l’image sens-plasticienne établit des ponts de sensations pour enfin réconcilier le physique et le mental. L’invisible, insaisissable, impalpable se mue alors en substance psychique et livre ses secrets aux mots : « La fraise auprès de la fraise, en attendant son tour d’être mangée, dévorait le sucre parmi les fraises du fraisier. Et lorsqu’elle fut dans la bouche de la femme, elle eût le goût sucré des lèvres et se sentit imbibée dans une extase ». L’expérience de la réalité n’est plus sens unique mais cheminement à rebours, invitation à être sujet et objet à la fois : « L’agneau voyant le loup n’eut pas peur du loup. Au-delà de la peur, il se voyait loup. Et quand le loup fut sur lui, le loup eut peur du loup dans le corps de l’agneau ». Bien incomparable, la volupté réalise le point sublime d’unisson où la mort et la naissance sont vécues comme une même expérience spirituelle de l’unité ultime.  « La volupté est païenne au départ et sacrée vers la fin. Le spasme tient de l’autre monde ».

Poète des origines, Malcolm de Chazal aura mis la poésie à la hauteur de sa fascination pour la cosmogonie. Poésie du fond et non de la forme, façon d’être et non d’écrire, elle célèbre par la magie du verbe, des images et des correspondances, le rapport intrinsèque qui lie le visible et l’invisible.  Le langage, qui depuis toujours nous relie au monde, est sommé de se défaire de toute instrumentalisation, de redonner aux mots leur âme et leur pouvoir d’illumination. « Comme tous les mystiques de la langue, je fais de tous les mots des personnages. En faisant vivre l’invisible, je fais de chaque carré de lettres un pays de fées … Quand j’écris astres, avec ces six lettres, je ne trace pas des signes morts. Ils contiennent une substance réelle et organique. La parole est une magie de vie ». Et à écrire des silences et saisir l’inexprimable, Chazal « fixe des vertiges » en redonnant aux mots leur valeur émotionnelle. La langue prend alors une coloration nouvelle, marquée par un goût pour les néologismes qui froissent ou distendent les mots : couleurs « carrousselant les unes dans les autres », liane qui « turgescentera longuement dans le vide ». L’exercice de l’aphorisme, non pas de style mais de vibration cosmique, met en scène par pénétrations successives une parole qui entre en résonance avec la plasticité de l’univers. La métaphore y abonde : puisant son pouvoir dans la pensée analogique elle établit un rapport spontané, extra-lucide, insolent entre deux réalités que la raison avait séparées. Elle ramène le corps dans le langage et humanise l’univers. « Quand l’eau / Cessa de pleurer / Je vis la rosée / Le soleil se moquait d’eux ». Sans cette continuelle plongée dans le corps universel, il n’y a pas de pensée et que pour tout dire il faut pouvoir être tout. Redevenant parole qui parle, la langue est ici une infinie passion.

Malcolm de Chazal voyait en Sens-Plastique un livre de sensations, un album d’images, une peinture et un verbe poétique tout à la fois. C’est donc naturellement que la peinture, révélée grâce à une fillette de 8 ans, vient rejoindre en 1958 la poésie et lui permet de traduire en une forme épurée, loin de toute recherche esthétique, une métaphysique que les mots ne lui suffisent plus à exprimer. Par la couleur, universelle, spontanée et éternelle, il a le verbe immédiat et s’affranchit du dessin qui, inventé de toutes pièces par l’homme, a mis la couleur en cage. Il « ôte, de ce fait, à la couleur le licou » pour poser un regard daltonien de la forme sur la Nature, là où les formes sont couleurs et les couleurs sont formes.  « Et voici ce moment du temps / Incarcéré dans une couleur / Voici l’espace de voir / Intégré à une forme / Deux images : visible et invisible / Et c’est la fleur ».   Les couleurs solaires dominent et prennent le pas sur l’architecture du dessin à l’image de l’enfant explorant sans aucune contrainte les infinies possibilités sonores des mots. De même qu’il avait dépouillé la parole du masque de la grammaire pour voir le verbe au-delà des mots, il dépasse la coloration, cette couleur masquée, pour atteindre en larges aplats la couleur nue, qu’il humanise : « Si la personne du bleu ne vous va pas, donc prenez la personne du jaune. Pour tout dire, « devenez » le jaune. Nous touchons ici à l’acte magique en soi : l’identification ». Chazal s’allie donc aux couleurs pour fixer dans la peinture non pas les fleurs, les arbres ou les oiseaux mais l’âme de tout ce qui appartient à son île.   Car dans cette île Fée « le soleil est un vertige, l’arbre un chemin qui descend de la mer à la terre avec un seul carrefour pour tous les chemins à venir : une astérie rouge du sang conjugué de l’océan et du sable, avec mille branches comme autant de preuves d’héritages. Les maisons dans leur riche misère sont des boîtes à surprise posées sur la table moins surprenante de la terre. Et les pierres bâtissent dans leur ascension cette colline invincible sur laquelle on va dire bonjour au vent et à la pluie, dans la couleur de leur naissance ». La fleur y règne en fée qui, dans la chaleur, utilise ses couleurs comme éventail et nous entendons son désir « Prends-moi / Nue / Dit la fleur / Au soleil, / Avant / Que la nuit / Ne me ferme / Les cuisses ».  Symbole du regard, vue et voyante, métaphore d’elle-même dans cette advenue voyante, la fleur affirme sa présence, nous retient captifs et soumis à toutes les possibilités sensuelles dont elle est chargée. Nature, Volupté et Sens sont les constantes qui jalonnent la peinture de Chazal, elles mettent en œuvre l’expérience sensible de Sens-Plastique en ce qu’elle restitue dans la vision, un sentir au monde.

Phénoménologique, philosophique, théologique, cosmogonique, poétique, mystique, visionnaire, l’œuvre de Malcolm de Chazal demeure largement une énigme que la spiritualité ésotérique la parcourant ne fait qu’entretenir. La plupart des tentatives pour classer son œuvre dans un genre littéraire, une école picturale ou pour lui trouver des apparentements n’aboutissent qu’à l’impasse.  Certes sa volonté de réinventer la grande herméneutique de l’homme-nature l’affirme dans la lignée de Novalis, son libre jeu des correspondances et des analogies sensorielles dans celle de Baudelaire ou Rimbaud, ses visions prophétiques dans celle de William Blake, sa fascination pour la transe dans celle d’Antonin Artaud. Et son adhésion au surréalisme fut une sorte d’impasse tant « l’ivresse divinatoire sans lendemain » contre laquelle André Breton le mettait en garde, l’éloigna définitivement du hasard objectif au cœur d’un mouvement qu’il estimait  avoir dépassé :  « Le subconscient, point d’autres routes vers l’invisible,  Mais le subconscient dans mon cas,  je ne le subis pas (comme le font les surréalistes), je l’utilise pleinement en l’asservissant […] Le Subconscient est l’Autel de Dieu où le Divin pose ses pas en premier dans le monde fini ». Quant à sa peinture, malencontreusement associée à l’art naïf parce qu’elle conservait l’esprit de l’enfance, elle s’en écarte totalement tant elle est le prolongement de sa vision élaborée et maîtrisée du monde qu’il nomme Unisme. Cette unité ontologique à la fois précède, engendre et justifie toute son œuvre dont il revendique l’originalité absolue : « j’ai tout puisé en moi-même pour créer ma cosmogonie », convaincu qu’elle « porte au monde autre chose » où retentit la Parole dans sa puissance à réveiller l’humanité : « Je suis l’homme des nouveaux temps. Je suis l’homme créé pour lier l’homme, l’univers et dieu ». Œuvre inclassable donc, un au-delà de l’art qui ne se réduit pas à une envolée de l’imagination, mais qui emporte avec lui toutes les libertés de l’art pour réactiver la présence éruptive du sensible et du sacré. Cette quête ne pouvait être portée que par un homme lui-même hors du commun dont le cheminement personnel et artistique ne pouvait supporter ni entrave, ni compromis.

Malcolm de Chazal ne vivait, ne pensait, ne parlait, n’écrivait pas comme tout le monde. Confronté autant aux insultes qu’aux louanges, aux moqueries qu’aux encouragements, il avait développé un mécanisme de défense qu’il avait lui-même défini : « la circoncision du cœur » qui l’amenait à s’isoler socialement. Mais sa pensée, soucieuse de ne pas se soumettre, était dévorante et se mesurait à la science, la politique, l’économie, l’art pour s’arrêter sur les maux de son île : l’argent des sucreries et des banques, les préjugés de race, le matérialisme et le conformisme étriqué de la vieille société coloniale. Dans le même temps, il savait rendre hommage à la langue qui l’avait nourri, cette « adorable langue créole » qui le sépare à jamais du parler classique de France parce qu’elle est un « langage nu »« les images ruissellent de poésie qui est l’humour ». Chazal, qui éprouvait une joie subversive à se sentir « nègre-blanc » devançait ainsi de quelques décennies la créolisation d’Edouard Glissant comme remplacement de la postcoloniale francophonie.

Tout concourrait donc pour que Malcolm de Chazal fût considéré comme un fou ou un génie. Lui-même s’enferma dans la certitude mégalomaniaque d’être un génie : « Je suis l’homme le plus équilibré de ce pays, parce que je suis totalement fou et totalement sage. J’ai en moi ce paradoxe, cette dialectique vivante. Et mon génie est équilibre. Je suis poète ».

Pour la Halle Saint Pierre qui s’est installée à la croisée des marges et particulièrement de celle de l’art brut, consacrer une exposition à l’œuvre de Malcolm de Chazal est l’occasion de libérer le poète des figures tutélaires qui ont fait sa gloire, aussi éphémère fût-elle, et de susciter de nouveaux regards qui prendront la place de la révélation enthousiaste de Sens-Plastique. Les créateurs de l’art brut nous fascinent, nous touchent, nous éprouvent parce qu’ils élargissent notre vision du réel en suivant les voies magiques, surnaturelles, irrationnelles que nos univers familiers ont occultées et nous voyons en eux l’homme accompli et victorieux. Cet « Autre » de la culture ne réalise-t-il pas les possibilités les plus hautes de l’homme, l’héroïque construction de soi, son humanisation, la quête de l’Absolu de Malcolm de Chazal ?  En leur compagnie nous ne pouvons que célébrer la folie de Malcolm de Chazal comme un bienfait pour l’humanité.

  • Martine Lusardy

 

[1] Cité par André Breton, Arcane 17, Paris, J.-J. Pauvert, coll. « 10/18 », 1965 [1944], p. 158-159. (Charles Baudelaire, lettre à Alphonse Toussenel, 21janvier1856, Lettres, Mercure, 1908, p. 83.)

 

 

Gilbert PEYRE

Gilbert PEYRE
L’électromécanomaniaque
11 septembre 2024 – 31 juillet 2025

Le monde de Gilbert Peyre est un monde de machines extravagantes, inventives, poétiques. Opérant simultanément sur les terrains de l’installation, du spectacle vivant et de l’art contemporain, cet artiste électromécanomaniaque livre ses sculptures animées dans une ambiance de fête foraine autant visuelle que sonore.

Gilbert Peyre répond de nouveau à l’invitation de la Halle Saint Pierre. En résulte une proposition artistique originale sous forme de spectacle-performance, entre esthétique foraine et technologie de pointe. Cet artiste qui se définit volontiers comme un « électromécanomaniaque », nous présente ses sculptures machines, automates farfelus et poétiques conçus à partir d’objets récupérés qui, d’un coup d’électricité, de mécanique, de pneumatique et d’électronique vont être amenés à la vie et devenir les protagonistes d’un conte cruel et enchanteur. Dans ce jeu aux combinaisons ambivalentes, dramatiques et burlesques, Gilbert Peyre réconcilie le bricolage et le progrès technologique. Il récupère, détourne, recycle ce que la technologie a d’abord condamné comme obsolète pour, contre toute attente, concourir ensuite à sa réhabilitation. Nul désir donc de soumettre le monde mais plutôt la nécessité de le ré-enchanter afin que création et existence se confondent dans une conception de la vie comme poésie. Loin des machines «célibataires» ne célébrant que leur ivresse mécanique solitaire, les êtres fictionnels et hybrides de Gilbert Peyre nous ouvrent sur un habiter poétique du monde au sein duquel l’artiste interprète et transfigure le quotidien. Cette métaphore du voyage-aventure au tréfonds de la sensibilité, parce qu’elle donne à saisir la mesure de l’être humain, ne peut qu’entrer en résonance avec l’esprit de la Halle Saint Pierre.

Martine Lusardy
Directrice de la Halle Saint Pierre, Commissaire de l’exposition