Exposition


 Camille et Nikita Kravtsov
alias ThetOOthandtherOOt
Collages textiles insolites

du 25 octobre au 30 novembre 2021
Halle Saint Pierre – à la librairie

L’artiste ukrainien Nikita Kravtsov et l’artiste française Camille Sagnes Kravtsova sont partenaires dans la vie et dans leur recherche artistique. 

Depuis 2015, ils ont réalisé de nombreuses créations ensemble avec des médiums variés, l’audiovisuel, la peinture et la broderie, afin de donner corps à une critique sociale qui fait ressortir l’absurde. 

“Camille et Nikita Kravtsov forment, à quatre mains, une des plus heureuses surprises qu’il m’ait été donné de voir en Aveyron. Aimer est une chose, se trouver en heureux déséquilibre en est une autre. Je me souviens de notre rencontre au musée Soulages en 2018 ; ils avaient apporté leurs œuvres. […] 

Dans le couloir, accroupis ou à quatre pattes, nous nous nous penchions sur ces grandes tentures rectangulaires déroulées à même le sol ; pour les moins vastes, debout nous les regardions, celles-ci dépliées sur les tables des bureaux ; elles avaient été transportées empilées, serrées comme les crêpes dans une assiette. Chaque image stupéfiante de détails anachroniques en appelait une autre, composant une saga désordonnée, comme des embardées, des télescopages de faits divers : soucoupes volantes, incendies, machines déhanchées, comme des Transformers battant la campagne… Il se tramait là un univers fantastique et familier à la fois, des scènes grotesques ou (et) poétiques, enluminées des couleurs les plus criardes et les plus artificielles qui soient, un patchwork éruptif : une Guerre des mondes en pleine ruralité, un typhon dans les cerisiers en fleurs, un bal tragique chez les Brueghel… […] 

Camille et Nikita réemploient sans limites ni complexes, des artefacts de culture populaire, des torchons décoratifs déconsidérés, passés de mode. Sans doute avons-nous trop vu ces oripeaux des arts ménagers dans les cuisines de nos mères ? Inconsciemment, nous les avons oubliés. […] (Extrait de “Les Torchons brûlants de Camille & Nikita”)”

Leur livre « UFO Robot Attack » est disponible à la librairie de la Halle Saint Pierre

Les torchons brûlants de Camille et Nikita
Camille et Nikita Kravtsov forment, à quatre mains, une des plus heureuses surprises qu’il m’a été donnée de voir en Aveyron. Aimer est une chose, se trouver en heureux déséquilibre en est une autre. Je me souviens de notre rencontre au musée Soulages en 2018 ; ils avaient apporté leurs œuvres.

Biedermeier
Dans le couloir, accroupis ou à quatre pattes, nous nous penchions sur ces grandes tentures rectangulaires déroulées à même le sol ; pour les moins vastes, debout nous les regardions, celles-ci dépliées sur les tables des bureaux ; elles avaient été transportées empilées, serrées comme les crêpes dans une assiette. Chaque image stupéfiante de détails anachroniques en appelait une autre, composant une saga désordonnée, comme des embardées, des télescopages de faits divers : soucoupes volantes, incendies, machines déhanchées, comme des Transformers battant la campagne… Il se tramait là un univers fantastique et familier à la fois, des scènes grotesques ou(et) poétiques, enluminées des couleurs les plus criardes et les plus artificielles qui soient, un patchwork éruptif : une Guerre des mondes en pleine ruralité, un typhon dans les cerisiers en fleurs, un bal tragique chez les Brueghel…

Entre le monde peint, le surfin de la peinture – musées en boîtes appertisées- et le chromo qui gueule, Camille et Nikita ont choisi la seconde option : ce que Clément Greenberg le critique d’art formaliste, chantre de l’expressionnisme abstrait, pourfendait dès 1939, le kitsch qu’il voyait comme un « ramassis de tous les faux-semblants de la vie de notre temps.» Il défendait ardemment l’avant-garde, la haute culture, contre l’intrusion de l’imitation, de la superficialité, d’une esthétique jugée frelatée, en somme trop contemporaine. Le kitsch est une notion allant de pair avec la marchandisation, la vulgarisation dans la décoration et le mobilier (le style Biedermeier, le mauvais Vallauris par exemple), dans l’impérialiste imagerie quotidienne… En 1990, le MoMA organisait l’exposition High and Low (Haut et Bas) et posait de manière aigue les rapports entre l’art populaire et l’art moderne, mariage forcé ou de raison entre ces deux formes de culture, mariage immédiatement consommé par des artistes aussi efficaces et inconvenants que Mike Kelley ou Raymond Pettibon. Dès lors, le flux et le reflux n’auront de cesse de redessiner, perturber les plages paisibles de l’art qui n’aime pas les coups de marée.

Torchons éloquents
Camille et Nikita réemploient sans limites ni complexes des artefacts de culture populaire, des torchons décoratifs déconsidérés, passés de mode. Sans doute avons-nous trop vu ces oripeaux des arts ménagers dans les cuisines de nos mères ?
Inconsciemment, nous les avons oubliés. Nous ne savons guère s’il existe une terminologie, une petite place dans le corpus des objets mobiliers : souvenirs, linge de table, tableaux… Camille est brodeuse et Nikita peintre : ils se rejoignent logiquement sur le terrain du textile. Du coup, les torchons racontent une autre histoire, moins paisible, plus bruyante. Ils agissent en couple, comme le firent historiquement les Poirier, les Lalanne, Christo et Jeanne-Claude, Gilbert & George, plus près de nous Dewar et Gicquel ou Mrzyk et Moriceau. La technique de l’un se nourrit de l’inspiration de l’autre et vice-versa. Quatre mains pour un objet unique.

La première tentative d’identification de ces tentures se heurte au mystère de leur assemblage (appelons-les tentures, on pourrait dire «collages textiles» ou alors «pièces de tissu cousues» ; les musées et les galeries préfèrent l’autorité des «techniques mixtes»). Comme des collages, les torchons se parent de fragments ou de découpures provenant d’autres torchons cousus à la machine. Avant la guerre, le peintre Bissière et sa femme Mousse cousaient dans leur maison du Lot à Boissiérette sur des tapis fatigués des chaussettes hors d’usage, de fragments de gilets de flanelle, de serpillière : ces sujets religieux, Chartres, la Création, étaient appelés à tort «tapisseries». Les assemblages de Camille et Nikita ne le sont pas davantage. Une composition est toujours soigneusement finie: au dos de la tenture, les points de couture forment un nouveau motif. Il faut un œil exercé, voire l’aide de ses doigts pour repérer les fragments, petits ou grands, cousus sur le revers.
Régulièrement, Camille et Nikita installent un cadre pour parfaire l’ensemble, à l’aide de bandes découpées dans des serviettes de table au motif quadrillé, Vichy, verts bleus et rouges. Quoi de plus populaire, domestique, comaque, que ces nappes de restaurant de routiers ? Le cadre fige la mise à distance et l’existence même du tableau sur le mur. Même sommaire, il exsude le monde pictural.

A l’origine le torchon n’est pas une œuvre d’art, car il en existe des milliers. On pourrait les agiter comme des drapeaux.

Luna Park.
Il relève de l’impression industrielle d’un dessin aux couleurs type aniline sur une toile, des couleurs multipliées, d’intensité variable, souvent sans nuances, que le savant Chevreul n’aurait pas reniées dans sa chimie abusive. C’est un incendie visuel, Luna Park dans la cuisine. Il existe autant de couleurs que de tuyaux sur l’orgue géant des Mormons dans le temple de Salt Lake City. Souventefois acheté, offert, imposé, le torchon eut ses heures de gloire dans les 50 dernières années du siècle dernier : souvent calendrier avec des images en médaillon, plans ou cartes de régions ou de villes, décorations de cuisine dans le genre «nature morte flamande» avec de la vaisselle, poêlons en cuivre, écumoires, pièces d’étain, hanaps, verres à pied, fioles et bouteilles… En somme du vrai vieux décoratif, du poli par les ans, comme le buste du pêcheur boulonnais tirant sur sa pipe en écume. Nous vous épargnerons l’encyclopédie des torchons : il y en a avec des arrangements de fruits et légumes, avec des animaux -bergers allemands, chatons, lapins, chevaux-, avec des paysages bucoliques, avec des voiliers et des transatlantiques (clin d’œil à Malcolm Morley) avec des machines, des guimbardes des monuments remarquables… Des figures folkloriques tournant comme des derviches, des montagnes Milka ourlées de neige immaculée, des cieux rougeoyant comme la braise. Les couchers de soleil sont un gage de magnificence… Le torchon est à la peinture ce qu’André Rieu est à la musique classique, un succédané. Plus qu’un bruit de fond, il nous abandonne à l’habitude visuelle, à l’admiration paresseuse, à la virtualité compatissante du Beau. On peut dire que le réel y est élevé au rang du fantastique, le réel tel qu’on le rêve. Comme dans Mary Poppins, les objets vont voler, les cheminées ployer, les jouets s’ébrouer, tout échappe au cadre : la quincaillerie du vraisemblable, le postromantisme haptique, tout cela migrera dans d’autres images. Le brame des images, avec ses innombrables ustensiles, prépare la menace extraterrestre, comme l’idylle attire le malheur.

La sérialisation de l’œuvre telle qu’énoncée dès 1936 par Walter Benjamin dans L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée est ici contrecarrée, enrichie d’une grouillante friche iconographique : « La production artistique commence par des images au service de la magie. » Benjamin ne récuse pas la reproduction, lui trouvant les qualités d’un nouveau théâtre de la réception collective. Pour autant, avec les collages, l’aura revient par la fenêtre de l’image originelle laissée négligemment ouverte. La fameuse magie tient à la fantaisie, à l’imagination, à l’inattendu.

Du reste, en essayant de ramener ces tentures, images/objets, dans le sillon du temps nous creusons la cataracte, l’insondable. Des temps étrangers les uns aux autres forment comme un caparaçon, se chevauchent ou se combattent : une sorte de tradition patrimoniale, une historicité candide, subit l’assaut d’une modernité bricolée, s’accommode de phénomènes abscons et cruels. Les images recomposées de Camille et Nikita témoignent de ce chambardement joyeux et intemporel. On peut les trouver idiotes dans le sens de stupide, privées de signification, ridicules. Elles sont pour le moins bavardes, rapidement étourdissantes.

Rodez brûle-t-il ?
Les tentures de Camille et Nikita relèvent souvent du panorama, d’un agrégat hétérodoxe nimbé d’idéal et de tranquillité paradisiaque sur lequel une catastrophe va s’abattre immanquablement : avec des UFO sous forme de pots ou d’écuelles en étain, des chandeliers, des caquelons et des soupières de même, de la robinetterie torturée… Cette armada céleste darde ses rayons dévastateurs sur le plancher des vaches, disperse à l’entour des feux de Saint-Elme. Le charme agreste, machines agricoles, barrières en bois, parterres de fleurs, chaumières bascule dans un chaos surréaliste.
Rodez brûle-il ? Le clocher de la cathédrale se brise en morceaux foudroyé par une marmite infernale. La Maison Blanche, la cathédrale de Strasbourg la petite maison dans la prairie, le buste géant de Lénine, un village alsacien, la vague géante de Hokusai… Ils ne respectent donc rien. Ce qui n’est pas à la manœuvre dans le ciel galope ou se dandine dans les grasses prairies, sur les pelouses impeccables, comme ces gourdes araignées métalliques vomissant des flammes, un Do it yourself (DIY) calqué à la va-vite des machines du génial Léonard…
«De tentation pour l’œil ou de séduction pour l’oreille que l’œuvre était auparavant, elle devint projectile pour les dadaïstes. Spectateur ou lecteur, on en était atteints. L’œuvre d’art acquit une qualité traumatique.» ajoute Walter Benjamin.

Camille et Nikita invitent Flesh Gordon, Mandrake, Captain Flame, Cheech Wizard, UFO Flying Saucers, Foo Fighters… tous ces héros de bande dessinée américaine qui nourriront plus tard le Mars Attacks de Tim Burton… Comme les sauterelles de l’Apocalypse, soucoupes et martiens hydrocéphales se déversent sur l’American Way of Life. Déconstruire/reconstruire. Pour qui aime lire les Comics, la construction de science-fiction y atteint une rare cohérence Rien de plus populaire, de plus divertissant, jusqu’à l’effroi, que cette littérature illustrée, à l’usage des teenagers et des poètes. Ce qu’on appelle contre-culture, underground, art modeste, série B, art brut, Heroic Fantasy, punk, fanzinat -que sais-je ? – a imprimé depuis longtemps notre champ de vision.

Quelles merveilleuses catastrophes ! Quelle chorégraphie ! Quelles batailles homériques ! Quelles cacophonies chromatiques !

Pour quelle histoire ? Il n’y en pas à proprement parler : ce sont des événements singuliers, des accidents baroques, certainement pas des récits. Rien à voir avec la narration continue de la Telle du Conquest (la Tapisserie de Bayeux qui n’est précisément pas une tapisserie, mais une toile brodée) : celle-ci se lit comme une bande dessinée.
Les images de Camille et Nikita tiennent d’elles-mêmes, des uppercuts autant que des énigmes… Leur spontanéité, leur science de l’amalgame et du carambolage, les formes et objets découpés et collés, en font les dignes héritiers de Hannah Höch, Max Ernst (La femme 100 Têtes), Jacques Prévert, John Heartfield et Jean-Jacques Lebel.. Il y a pire ascendance.

«Alchimie du verbe» le poème visionnaire d’Arthur Rimbaud dans Une saison en enfer devance avantageusement nos propos : «J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.» Il sanctifiait le déclassé, le populaire, le supposé néant intellectuel.
Cette Alchimie proclame une renaissance, de nouvelles règles, un remue-ménage rafraichissant. Elle irriguera, diversement interprétée, l’art et la littérature des siècles à venir.

  • Benoît DECRON, conservateur en chef du patrimoine – musée Soulages, Rodez.
    Le 5 février 2020