BISWAJIT

BISWAJIT MUKHOPADHYAY DIT MUKHERJEE
UN INDIEN DANS LA HALLE

Exposition du 27 février au 25 mars 2018
Vernissage jeudi 1er mars de 18h à 21h – entrée libre
Halle Saint Pierre – à la galerie

PRÉAMBULE

L’un des enjeux actuels de l’art contemporain est de sortir de l’ethnocentrisme culturel.
L’art contemporain a été jusqu’à la fin des années 1970 une histoire purement occidentale. Depuis les années 1980 et, notamment, l’exposition Magiciens de la terre en 1989 au Centre Pompidou (première exposition occidentale à mettre sur un pied d’égalité l’art contemporain issu de culture globale et celui issu de culture locale) les acteurs du milieu culturel sont de plus en plus nombreux à vouloir élargir notre champ de vision.

L’art contemporain, non plus considéré d’un point de vue purement occidental, un art exclusivement hérité des avant-gardes historiques, se rapproche de sa définition littérale évoquant des artistes qui vivent et travaillent aujourd’hui quelques soient leurs origines. Les arts en marge, art brut, art singulier, outsider art ou encore art vernaculaire, principalement issu de communauté tribale, sont de plus en plus présents sur la scène internationale.

Biswajit fait partie de ces artistes en marge. Un personnage singulier, des œuvres à part.Trop peu pour se faire une idée précise. C’est vrai. Qu’importe ! Nous sommes à même aujourd’hui d’apprécier un masque africain sans en connaître l’auteur. Les modernes, Matisse et Picasso en tête, nous ont appris qu’une oeuvre, une seule et même anonyme, possédait, hors de toute contextualisation, son propre langage, qu’une oeuvre, une seule, pouvait exister et imposer sa puissance énigmatique.

Voilà plusieurs mois que je n’avais pas regardé ce catalogue dédié à Biswajit. Les deux
détails présents en couverture et dos de couverture de ce catalogue m’ont à nouveau surpris. Ils ont cette force confondante que je recherche avant tout dans une oeuvre d’art.

Hervé Perdriolle, mars 2017
critique d’art et commissaire d’exposition

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BISWAJIT MUKHOPADYAY DIT MUKHERJEE
UN INDIEN DANS LA HALLE

On sait le rôle pionnier et la place tenue aujourd’hui par la Halle Saint Pierre dans la célébration de l’Art Brut que Laurent Danchin appelait « l’enfant sauvage et mal élevé » du monde de l’art. C’est aussi Laurent Danchin qui découvrant en 2013 les œuvres de Biswajit Mukherjee se prit pour elles d’un intérêt passionné, désira en acquérir une et préconisa de les exposer à la Halle Saint Pierre. Il aura fallu quelques années pour mener à bien ce projet que malheureusement il ne verra pas se réaliser mais c’est désormais chose faite.

Né au Bengale dans la région de Santiniketan d’un père universitaire et d’une mère lettrée sans profession, Biswajit Mukherjee est âgé d’environ 60 ans mais refuse de donner son âge précis. Marié, il vit dans une très modeste maison de Birbhum, un village proche de Santiniketan. Son atelier y occupe environ 15 m2, alors qu’une autre pièce qui en fait moins de la moitié constitue le reste de l’habitation.

Il dit avoir toujours été incapable de se conformer au modèle familial et académique. Ses  difficultés à suivre et développer une même idée ou à comprendre et répondre clairement à une question sont sans doute à l’origine de son inadaptation au milieu scolaire. Il raconte  avoir tenté d’intégrer  « the University of Fine Arts » de Santiniketan, sans succès, faute d’avoir le niveau d’études requis. Par ailleurs il ne parle pas anglais, ce qui dans le milieu socioculturel de ses parents est inconcevable.

Il souffre encore du désaveu de ses parents décédés de longue date, en particulier de celui de son père, « intellectuel savant » en opposition avec ce fils « créateur non savant ». Dans ses longues périodes verbales les mots de Amma et Baba reviennent comme une litanie chagrine où il s’interroge à haute voix sur ce que ses parents et surtout son père diraient aujourd’hui en voyant son travail.

« Rescapé » de l’école, il commence par chanter les « Tagore’s dramas » mais un problème de cordes vocales met fin à cette première carrière. Il passe alors à la création sur support textile d’œuvres picturales qui  empruntent leur mode d’expression à la broderie Kantha. Son inspiration spontanée pour cette production culturelle spécifique du Bengale tient à ce que sa mère pratiquait cette broderie comme un loisir créatif. Mais son style graphique et ses thèmes qu’il dit lui être inspirés par Dieu sont d’une toute autre nature.

Il travaille toujours avec le même groupe d’une dizaine de paysannes brodeuses de Kantha au savoir-faire d’exception. Il leur fait réaliser de manière précise et obsessionnelle les dessins qu’il a d’abord transférés au poncif sur la soie. Le temps de réalisation de ces broderies qui est de plusieurs mois lui est alors source d’angoisse à s’interroger sur le résultat escompté de ses instructions. Mais la collaboration aboutit toujours à une parfaite mise en œuvre.

Son instabilité émotionnelle fait que les rencontres avec lui sont toujours aléatoires. Lors des entretiens il peut être euphorique et affectueux ou s’enfuir après quelques minutes. La confiance est fugitive et difficile à entretenir à distance. Sa joie profonde à montrer ses œuvres alterne avec le refus de les montrer. L’ONG indienne SHE Foundation relayée par l’association SHE France le soutient depuis une dizaine d’années et a pu constituer une collection assez complète de ses œuvres. En octobre 2016, la dernière rencontre avec Biswajit Mukherjee a correspondu à une période faste et heureuse. Il n’y avait  alors que trois œuvres dans son atelier ; ce sont probablement ses dernières. Il a sombré depuis dans une profonde dépression et il est désormais atteint de la maladie d’Alzheimer.

Laurent Danchin s’interrogeait à propos de ces créateurs dits d’Art Brut sur ce qui, de leur fragilité mentale ou du rejet, voire de la brutalité, subis du fait de leur entourage, était le ferment premier de la singularité de leurs œuvres. Il pensait pour sa part que c’était le rejet de leur pulsion créatrice si particulière qui générait leur fréquent désordre mental pas nécessairement inné. Il avait  sans doute raison dans le cas de Biswajit Mukherjee comme il avait raison dans celui de Marcel Storr.

Dominique Boukris
Présidente de SHE France