ERIC NIVAULT
Exposition du 2 au 29 juillet 2018
Vernissage le dimanche 8 juillet de 13h 30 à 18 heures – entrée libre
L’artiste sera présent  tous les samedis et dimanches après midi.
Halle Saint Pierre – à la Galerie (entrée libre)

ATTENTION
Fermé le samedi 14 juillet

J’ai toujours peint pour le plaisir 
Comme une école buissonnière .
Je peins sur des boîtes d’allumettes, sous-bocks, cartons. 
Chacun de ces supports est un nouvel espace d’exploration qui se transforme et évolue sans cesse.
Usés, salis, abandonnés. 
Je les récupère, les transforme, leur offre une autre vie.
Aujourd’hui ces figures déchirées m’accompagnent, me soutiennent, me parlent.
Je suis toujours ému par les couleurs d’un visage en quête d’un regard.
Je peins comme on raconte une histoire, pour aller vers les autres.
La peinture est un long chemin. Une issue de secours. 

– Éric Nivault, Paris 2018

Né à Guimgamp en 1958, Eric Nivault vit et peint à Paris.
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Eric Nivault cartonne.

A écouter Eric Nivault, on pourrait croire qu’il peint d’abord pour son plaisir, qu’il fait de la couleur son « école buissonnière », il pose devant le photographe, l’air enjoué mais ce qu’il nous montre est le tragique de la condition humaine.
Sa légèreté est sa façon pudique de toucher de quelques traits les profondeurs de l’âme des personnages qu’il  invente ou plutôt qu’il fait vivre sur ses cartons, comme un modeste démiurge.

Un jour de septembre 2000, au sortir de la Halle Saint-Pierre, il ramasse une boîte d’allumettes sur le trottoir. Il la crayonne, et puis il continue avec un sous-bock dans un café.

Il dit n’avoir alors « aucune démarche artistique », juste l’intention de fixer un moment, une émotion, un silence.

Il « sauve » ainsi des supports promis au rebut et élus au hasard des rencontres : cartons usés, salis, abandonnés.
Son projet  qui est moins de sauvetage que de reviviscence entre en correspondance avec ses sujets : tentes pour SDF, catastrophe de Fukushima, premiers bateaux de migrants en 2011, tête d’Africain qui souffre et qui rit, visages dont les regards attestent qu’ils continuent d’être dignes et de revendiquer leur humanité au sein de la misère.

Il passe, il participe par sa présence et saisit le participe présent de ceux qu’il croise ou qu’il imagine, leur donnant, leur redonnant le plus fort des participes présents : être vivant.

Rencontres improbables de café, adossé au « zinc malade », dans des camaraderies éphémères et les cartons sous les verres qui prennent vie et couleurs.…

Ses outils ? Le stylo bille d’abord, puis les feutres, les encres de Chine, …

Entre grands formats –des cartons toujours- et petites « formes itinérantes », rangées en ligne dans des tiroirs surchargés qui envahissent son petit appartement juché  en haut du village-colline de la Butte Bergeyre dans le 19ème arrondissement de Paris.
Boîtes d’allumettes dont on soupçonne qu’elles lui servent d’amulettes conjuratoires à renouveler sans cesse.
Cordial, amical mais déchiré secrètement, s’entourant de ses images comme autant de protections entre le rugueux du monde et sa silhouette dégingandée au rire bruyant toujours en bouche.

Il a l’air d’effleurer les paysages divers des visages humains, Il aime les présenter avec une gourmandise qui nous ramène tous à notre condition de passager sur cette terre dont il révèle et transfigure  nos fragilités.

Sa peinture, dit-il, est son « issue de secours » mais on dirait que par là-même il se penche vers les humbles afin de nous secourir de la froideur du monde qui, parallèlement au réchauffement climatique inexorable, s’achemine rapidement vers une glaciation de tout affect, de toute générosité, de toute ouverture à autrui.

Il semble ne pas se prendre au sérieux et c’est en souriant qu’on découvre l’humour de ses innombrables œuvres en cachant notre émotion devant ce reflet ludique de nos petites destinées saisies dans l’instant.

Il faut voir son interview sur youtube par Laura le Corre (UPArt Paris) dans une réalisation de Patrice Velut. Il faut aussi profiter de sa deuxième exposition à la Halle Saint-Pierre.

  • Jean-Pierre Klein, juin 2018, Paris

Matrijaršija

LA ROUTE BALKANIQUE DE LA SOIE
sérigraphies art brut

 Exposition du 3 au 30 mai 2018
Vernissage le jeudi 3 mai de 18h à 21h – entrée libre

Halle Saint Pierre – à la Galerie

PRÉSENTATION

Dans le cadre du programme autour de l’exposition “Turbulences dans les Balkans”, le 3 mai s’ouvrira la troisième et dernière des expositions d’affiches et estampes en sérigraphie sorties des fourneaux du centre culturel autonome Matrijaršija à Zemun en Serbie. Cette dernière sélection (après celle des auteurs de bande dessinée non-alignée du festival Novo Doba et celle des expérimentations sérigraphiques) présentent le résultat de la collaboration de Matrijaršija avec le collectif Art Brut Serbia et quelques autres artistes de Belgrade.

La plupart des travaux présentés ont été réalisés collectivement dans l’atelier de Matrijaršija avec les artistes concernés, parmi les plus excitants des Balkans, spécialement pour cette exposition. Ces travaux uniques sont pour une grande partie réalisés sans plan et préparation en amont, couche après couche, sans but précis, là où le processus sérigraphique nous mène. Ils contiennent des variations et des répétitions, des situations hasardeuses et des résultats inattendus.

Sur différents supports, des pages de livres, des vielles cartes géographiques, de formats différents, sous forme de séries ou bien complètement isolés vous attendent : Le Moyen-âge de Goran Stojčetović, les Belles-filles de Joškin Šiljan, les Batailles d’Aleksandar Denić, les Robots de Miloš Petrović, les Miniatures d’Omča

Le centre culturel autonome Matrijaršija a été créé en 2014 à Zemun, quartier de Belgrade sur les bords du Danube en Serbie, de la fusion de deux associations et de nombreux collectifs d’artistes, dont Art Brut Serbia, quelques habitants et d’innombrables amis et collaborateurs. Sa (non)structure confuse comprend le festival Novo Doba, le réseau de petits éditeurs Fijuk, et les collectifs Mubareć, Dedice et Bitlsti. Dans cet étrange cadre s’est créé un espace pour la création non-institutionnelle, non-alignée et marginale, d’artistes qui souvent ne se considèrent pas comme tels, dont le discours et la création sont hors des circuits du monde de l’Art, hors du possible.

https://www.facebook.com/matrijarsija/

L’association Art Brut Serbia de Belgrade réunit des artistes au profil marginal, organise des expositions, des ateliers, des réunions professionnelles et des séminaires, de nouvelles formes de pédagogie et de formation des professionnels dans ce domaine. Elle collabore avec des institutions, des associations et de nombreuses organisation en Serbie et à l’étranger qui travaillent dans le domaine de l’Art brut. Il anime depuis trois ans l’atelier Art Brut studio dans le département psychatrique de l’ancien hôpital militaire VMA où il assiste les patients dans leur démarche artistique.

L’association Art Brut Serbia est membre de l’European Outsider Art Assosiation.

http://artbrut-inside.org/

  

Camille et Nikita Kravtsov, « The tooth and the Root »

Moving embroideries

Exposition du 2 au 29 avril 2018
Vernissage jeudi 5 avril de 18h à 21h – entrée libre

Halle Saint Pierre – à la Galerie

 

L’artiste ukrainien Nikita Kravtsov et l’artiste française Camille Sagnes Kravtsova
sont partenaires dans la vie et dans leur recherche artistique. Depuis 2015 ils ont réalisé de nombreuses créations ensemble avec des médiums variés, l’audiovisuels, la peinture et la broderie, afin de donner corps à une critique sociale qui fait ressortir l’absurde.

Déclaration L’absurdité est notre réaction au monde qui nous entoure, à la société et à son fonctionnement. L’absurde échappe à toute logique, fait ressortir l’insensé, l’aberrant. Tout peut incarner l’absurde, un comportement, une image… Le monde lui-même devient absurde et cela ne choque plus, tant cela est désormais la règle.

Nous marions le travail long et méticuleux de la broderie avec des esquisses nerveuses, expressives et vivaces. Les lignes impulsent un mouvement cinétique, une tentative d’illusion optique, un mouvement court et rapide fixé par l’image brodée. La fusion de deux rythmes opposés – la rapidité du dessin et la lenteur de la broderie – donne naissance à une image en 2D. D’un point de vue métaphorique et philosophique c’est le lièvre qui avance au pas de tortue. Ce qui nous intéresse c’est la relativisation de la vitesse.

Pourquoi la broderie ? Car c’est une technique artisanale, un savoir en passant d’être oublié. La broderie est un ornement décoratif sur un tissu.
Pourquoi l’esquisse ? Car c’est l’inachevé, le premier pas, une annotation dans une recherche, la préparation d’une oeuvre, tout sauf un produit fini.

Le long lent processus de la broderie donne au dessin inachevé sa chance d’émerger. Par le croisement de ces deux techniques ressort le langage absurde qui exprime et illustre notre regard sur le monde.

Nous avons également recours à des revues anciennes, des années 20, ainsi qu’à des torchons imprimés, afin de composer des images et donner un sens nouveau à des objets surannés. À travers notre travail nous sommes témoins de la violence et souhaitons transmettre un message contre la guerre, comme dans nos deux derniers clips « la guerre est finie » et « guerre froide ».

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Jean-Luc Johannet

Jean-Luc Johannet
Exposition du 1er au 25 février 2018
organisée par le collectif PiF (Patrimoines irréguliers de France)
Vernissage jeudi 1er février de 18h à 21h – entrée libre
Halle Saint Pierre – à la galerie

 

Jean Luc-Johannet, architecte-poète

Jean-Luc Johannet est l’un de ces artistes-rêveurs qui ont su rendre à l’architecture le droit d’être émotionnelle, symbolique. Animé par le désir de concilier l’art de l’architecte à celui du plasticien, il étudie non seulement l’architecture, mais aussi la gravure et la sculpture et milite pour une nouvelle synthèse des arts. A rebours du fonctionnalisme, il fait d’Antoni Gaudí et de Ferdinand Cheval ses maîtres incontestés.

Composée d’une multitude de dessins, peintures, maquettes et archisculptures cinétiques, son œuvre s’inscrit dans la tendance de l’architecture-sculpture et donne une place centrale à la rêverie. Influencée par le fantastique de H. P. Lovecraft et de H. R. Giger, elle est peuplée d’êtres hybrides et constructions oniriques. Dynamiques, imprévisibles, sculpturales, surréalistes, ces architectures peuvent se courber, bourgeonner, se métamorphoser en oiseaux ou palpiter pour la force du vent. Elles mêlent le souvenir d’architectures anciennes à un imaginaire de science-fiction.

Tracée au crayon, puis colorée à l’encre de Chine dans les années 1980, la Cathédrale de Babylone est l’une des œuvres majeures de Johannet. Imposante concrétion pyramidale d’architectures-sculptures, cette mégastructure surgit au milieu d’une vaste rivière et lève son sommet sur un ciel baroque, habité par des oiseaux mécaniques et des vaisseaux ailés. Pour la finesse du trait, la virtuosité dans le rendu minutieux des détails et l’ambiance visionnaire, ce dessin évoque l’œuvre gravée de Dürer et d’Altdorfer ou encore La destruction de la Tour de Babel de Cornelis Anthonisz (1547), mais elle s’apparente également aux productions du fantastique pictural et du genre de la fantasy.

« [L]’architecte n’est autre qu’un sculpteur aux tendances démiurgiques désireux de parfaire l’œuvre de la Nature », écrit l’artiste, qui affirme sa volonté de « rompre avec une certaine culture esthétique occidentale pour mieux épouser des formes plus fondamentalement mythologiques. » Il invente ainsi, en 1984, « Le jeu des cinq éléments », dans lequel à chaque symbole élémentaire correspond une architecture cinétique aux lignes aérodynamiques : la Terre est façonnée en tortue roulante, l’Eau en bateau, le Feu en arbalète-canon, l’Air en oiseau, l’Ether en moulin.

La réalisation de ses projets constitue pour Johannet un rite de passage obligé, mais les institutions ne le supporteront pas dans cette démarche. Considérant cela comme une censure, il choisit de devenir, alors, son propre ouvrier et de donner ainsi libre cours à son extraordinaire habilité manuelle. Certains des grands objets qu’il construit rappellent les architectures éphémères liées à la fête et révèlent son intérêt pour les mathématiques et ses applications dans l’art. Abritant un théâtre de marionnettes, la Tortue d’Eschile (1986) est, par exemple, un char zoomorphe dont la carapace est constituée d’un dôme géodésique, structure dont Johannet est l’un des spécialistes français. L’Oiseau Euphorique (1986) est, quant à lui, une sculpture pénétrable et ambulante de 18 mètres, dont l’ossature est composée de planches, poutres et chevrons imbriqués. Passionné d’art brut, l’artiste fera don de ce chef-d’œuvre à la Collection de l’Art Brut de Lausanne.

La fabrication de ces objets ludiques est à l’origine d’un fleurissement inattendu d’images mentales duquel naît le Parc de Venus et ses Dragons, projet colossal et fabuleux condensant sa mythologie personnelle. C’est une cité-jardin à la forme circulaire habitée par des gigantesques automates, des chars zoomorphes (dragons, aigles, cormorans), des châteaux flamboyants (le Château de Venus) et des habitations-poèmes. Elle intègre, entre autres, le Parc des cinq éléments et héberge un musée aquatique dédié à l’art brut, installé dans le lit de la rivière. Ce jardin surréaliste reste à ces jours une utopie. Il serait pourtant réalisable, grâce aux nombreux dessins, maquettes et écrits fourrés d’annotations précises sur les dimensions des œuvres, les heures de travail, les matériaux à utiliser et les techniques à employer.

Malgré un certain succès médiatique dans les années 1980, l’œuvre de Jean-Luc Johannet reste méconnue et elle risque de se détériorer, à cause de l’insalubrité des lieux où elle est conservée. C’est en travaillant à sa mise en valeur, que l’association Patrimoines Irréguliers de France a découvert, parmi les œuvres entassées, une merveille inédite : la Citadelle (2010), ville utopique à la géométrie cristalline. Combinant un matériau trivial, le carton, à la structure du diamant, cette œuvre confirme la puissance d’invention, l’esprit libertaire et l’humour de l’artiste, qui écrit : « nous rions de voir l’association d’un produit gratuit avec la très onéreuse image du luxe pour créer un objet à la frontière de l’anarchie ! »

Roberta Trapani, membre cofondateur du PiF. Texte paru dans Artension n°145,
août 2017.

 

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Jean-Luc Johannet (Blois, 1951)
Ancien élève de l’École d’Architecture de Normandie, Jean-Luc Johannet est animé par le désir de concilier l’art de l’architecte à celui du plasticien. Il s’écarte très tôt du fonctionnalisme, pour se tourner vers une architecture irrégulière, organique. De son « combat pour la liberté de la forme » naît son travail visionnaire, où les limites entre la sculpture et l’architecture, la réalité et l’utopie, se brouillent. Cette œuvre regroupe une multitude de dessins, maquettes et sculptures cinétiques représentant des architectures imaginaires. Constructions d’un univers à la fois ludique et lyrique, ces créations allient l’art, la science et la technique et appartiennent au domaine du merveilleux. Elles mêlent le souvenir d’architectures lointaines, dans le temps et dans l’espace, à un imaginaire de science-fiction.

BISWAJIT

BISWAJIT MUKHOPADHYAY DIT MUKHERJEE
UN INDIEN DANS LA HALLE

Exposition du 27 février au 25 mars 2018
Vernissage jeudi 1er mars de 18h à 21h – entrée libre
Halle Saint Pierre – à la galerie

PRÉAMBULE

L’un des enjeux actuels de l’art contemporain est de sortir de l’ethnocentrisme culturel.
L’art contemporain a été jusqu’à la fin des années 1970 une histoire purement occidentale. Depuis les années 1980 et, notamment, l’exposition Magiciens de la terre en 1989 au Centre Pompidou (première exposition occidentale à mettre sur un pied d’égalité l’art contemporain issu de culture globale et celui issu de culture locale) les acteurs du milieu culturel sont de plus en plus nombreux à vouloir élargir notre champ de vision.

L’art contemporain, non plus considéré d’un point de vue purement occidental, un art exclusivement hérité des avant-gardes historiques, se rapproche de sa définition littérale évoquant des artistes qui vivent et travaillent aujourd’hui quelques soient leurs origines. Les arts en marge, art brut, art singulier, outsider art ou encore art vernaculaire, principalement issu de communauté tribale, sont de plus en plus présents sur la scène internationale.

Biswajit fait partie de ces artistes en marge. Un personnage singulier, des œuvres à part.Trop peu pour se faire une idée précise. C’est vrai. Qu’importe ! Nous sommes à même aujourd’hui d’apprécier un masque africain sans en connaître l’auteur. Les modernes, Matisse et Picasso en tête, nous ont appris qu’une oeuvre, une seule et même anonyme, possédait, hors de toute contextualisation, son propre langage, qu’une oeuvre, une seule, pouvait exister et imposer sa puissance énigmatique.

Voilà plusieurs mois que je n’avais pas regardé ce catalogue dédié à Biswajit. Les deux
détails présents en couverture et dos de couverture de ce catalogue m’ont à nouveau surpris. Ils ont cette force confondante que je recherche avant tout dans une oeuvre d’art.

Hervé Perdriolle, mars 2017
critique d’art et commissaire d’exposition

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BISWAJIT MUKHOPADYAY DIT MUKHERJEE
UN INDIEN DANS LA HALLE

On sait le rôle pionnier et la place tenue aujourd’hui par la Halle Saint Pierre dans la célébration de l’Art Brut que Laurent Danchin appelait « l’enfant sauvage et mal élevé » du monde de l’art. C’est aussi Laurent Danchin qui découvrant en 2013 les œuvres de Biswajit Mukherjee se prit pour elles d’un intérêt passionné, désira en acquérir une et préconisa de les exposer à la Halle Saint Pierre. Il aura fallu quelques années pour mener à bien ce projet que malheureusement il ne verra pas se réaliser mais c’est désormais chose faite.

Né au Bengale dans la région de Santiniketan d’un père universitaire et d’une mère lettrée sans profession, Biswajit Mukherjee est âgé d’environ 60 ans mais refuse de donner son âge précis. Marié, il vit dans une très modeste maison de Birbhum, un village proche de Santiniketan. Son atelier y occupe environ 15 m2, alors qu’une autre pièce qui en fait moins de la moitié constitue le reste de l’habitation.

Il dit avoir toujours été incapable de se conformer au modèle familial et académique. Ses  difficultés à suivre et développer une même idée ou à comprendre et répondre clairement à une question sont sans doute à l’origine de son inadaptation au milieu scolaire. Il raconte  avoir tenté d’intégrer  « the University of Fine Arts » de Santiniketan, sans succès, faute d’avoir le niveau d’études requis. Par ailleurs il ne parle pas anglais, ce qui dans le milieu socioculturel de ses parents est inconcevable.

Il souffre encore du désaveu de ses parents décédés de longue date, en particulier de celui de son père, « intellectuel savant » en opposition avec ce fils « créateur non savant ». Dans ses longues périodes verbales les mots de Amma et Baba reviennent comme une litanie chagrine où il s’interroge à haute voix sur ce que ses parents et surtout son père diraient aujourd’hui en voyant son travail.

« Rescapé » de l’école, il commence par chanter les « Tagore’s dramas » mais un problème de cordes vocales met fin à cette première carrière. Il passe alors à la création sur support textile d’œuvres picturales qui  empruntent leur mode d’expression à la broderie Kantha. Son inspiration spontanée pour cette production culturelle spécifique du Bengale tient à ce que sa mère pratiquait cette broderie comme un loisir créatif. Mais son style graphique et ses thèmes qu’il dit lui être inspirés par Dieu sont d’une toute autre nature.

Il travaille toujours avec le même groupe d’une dizaine de paysannes brodeuses de Kantha au savoir-faire d’exception. Il leur fait réaliser de manière précise et obsessionnelle les dessins qu’il a d’abord transférés au poncif sur la soie. Le temps de réalisation de ces broderies qui est de plusieurs mois lui est alors source d’angoisse à s’interroger sur le résultat escompté de ses instructions. Mais la collaboration aboutit toujours à une parfaite mise en œuvre.

Son instabilité émotionnelle fait que les rencontres avec lui sont toujours aléatoires. Lors des entretiens il peut être euphorique et affectueux ou s’enfuir après quelques minutes. La confiance est fugitive et difficile à entretenir à distance. Sa joie profonde à montrer ses œuvres alterne avec le refus de les montrer. L’ONG indienne SHE Foundation relayée par l’association SHE France le soutient depuis une dizaine d’années et a pu constituer une collection assez complète de ses œuvres. En octobre 2016, la dernière rencontre avec Biswajit Mukherjee a correspondu à une période faste et heureuse. Il n’y avait  alors que trois œuvres dans son atelier ; ce sont probablement ses dernières. Il a sombré depuis dans une profonde dépression et il est désormais atteint de la maladie d’Alzheimer.

Laurent Danchin s’interrogeait à propos de ces créateurs dits d’Art Brut sur ce qui, de leur fragilité mentale ou du rejet, voire de la brutalité, subis du fait de leur entourage, était le ferment premier de la singularité de leurs œuvres. Il pensait pour sa part que c’était le rejet de leur pulsion créatrice si particulière qui générait leur fréquent désordre mental pas nécessairement inné. Il avait  sans doute raison dans le cas de Biswajit Mukherjee comme il avait raison dans celui de Marcel Storr.

Dominique Boukris
Présidente de SHE France